Lettre à ma stagiaire

Plouy Saint-Lucien, le 16 septembre 2021

        Chère I,

je t’écris de la table du jardin, le soleil dans le dos. Une petite araignée (de beau temps !) grimpe sur mes mitaines de dentelle… Te souviens-tu de ton effroi en en découvrant une très grosse dans l’armoire aux assiettes ? Le cri que tu avais poussé !

J’entends des bourdons vrombissant sur les cosmos, juste avant de s’élancer dans l’air en me frôlant presque. Les tourterelles aussi se font entendre, et des chiens au loin. Il fait beau aujourd’hui, très beau, ça fait du bien !

J’espère que ta rentrée s’est bien passée. Au lycée ! Dis-moi comment tu trouves ce lieu nouveau… Je crois, d’après mon souvenir, que c’est bien plus intéressant – car riche en élèves différents…- que le collège.

Moi aussi j’ai fait ma rentrée : ce lundi, j’ai fait écrire des haïkus en prison. Ça se passait au bâtiment « Respect » : les fenêtres et les portes des cellules sont ouvertes, les détenus (adultes) circulent « librement » dans leur étage où on trouve même une bibliothèque. C’était pour moi bien plus facile qu’avec les Mineurs, au printemps… Chez ces derniers, les cellules individuelles étaient fermées à clef et les surveillants les ouvraient pour laisser sortir les détenus une heure seulement. Une heure c’est vraiment trop court pour faire connaissance et écrire ! Et ce terrible bruit de portes…

La consigne cette fois était : écrire à partir de l’instant présent ou alors… à partir de bons souvenirs. On a fait les deux. Dans le présent, il y avait de quoi faire : par les fenêtres grandes ouvertes nous parvenait le choc des boules de pétanque des détenus qui jouaient au soleil en bas. Et aussi le bruit des barreaux (la caresse des barreaux, a écrit l’un d’eux) que certains frappent pour communiquer d’un bâtiment à l’autre. Il y avait aussi l’air très doux de septembre qui rentrait… On aurait presque oublié où nous étions s’il n’y avait pas pas eu, dehors, les nuages accrochés aux boules de barbelés qui scintillaient violemment au soleil.

Ces personnes, les détenus, sont un mélange troublant de douceur et d’autre chose. Ils sont vifs et comprennent vite. Je les trouve spécialement attentifs aux détails, rien ne leur échappe. Tu sens que leur intelligence vient de leur sens de la débrouille, de tout ce qui leur est arrivé… Avec moi, ils étaient très respectueux, charmants, ce qui était presque déroutant. Je m’attendais à une certaine résistance, à des regards méfiants… mais c’était tout le contraire. Je n’en oubliais pas pour autant le petit bouton rouge à ma ceinture, à presser en cas de problème pour faire accourir les surveillants.

Faux : je l’ai oublié, bien sûr…

L’un des détenus a écrit sur ses souvenirs de sensations à moto, l’autre du retour des pirogues chargées de poissons brillants au soleil du soir, un autre du château de sable qu’il a construit en juillet avec ses enfants, un autre encore d’un arc-en-ciel prenant racine dans la boue…

Puis nous avons tenté des dessins à l’encre, au pinceau : une petite barque et son reflet, sans bonhomme dedans car un des détenus arborait au front le cratère du fanatisme… Je suis prudente : j’évite la représentation humaine et aussi certains mots. Je ne peux pas parler de tout ce qui me passe par la tête.

La nuit qui a suivi j’ai bien dormi. Pas comme avec les Mineurs, où je n’avais pas fermé l’œil pendant plusieurs nuits de suite…

Je fais aussi beaucoup de paquets en ce moment. Je chronoposte à tour de bras, de Dinard à Carpentras, Les 24 Saisons de Nanako ont du succès soudain ! Tu te souviens, en février dernier, quand tu m’avais aidé à faire sa promotion ? Et tu te souviens de la belle commande postée ensemble ? 20 exemplaires à la librairie Colibrije !

Mais, pour la première fois depuis le début de L’iroli, je n’ai pas d’autre livre en préparation. J’ai bien trop de cartons chez moi que j’aimerais voir disparaître. J’ai un fonds (un bon fonds !) qui doit circuler… Et chez les libraires c’est pareil : il y a surproduction. On ne devrait publier que les livres qui se vendent…

Heureusement, le Marché de la Poésie à Paris aura lieu et il approche. J’ai eu une réunion (par Zoom) hier pour le préparer. Après deux annulations, il se tiendra cet automne. Pour moi, octobre est mieux que juin : au printemps les abeilles me réclament, il y a plein de travail aux ruches.

Si j’écris ? Bien sûr, des poèmes, mon journal et des lettres. Et j suis en train de taper tous les textes sur des bouts de papier dont j’ai des cartons entiers ; je retrouve des choses incroyables sur la façon de voir les choses et ma vie il y a quinze ans. L’enthousiasme que j’avais à mes débuts d’éditrice me fait du bien, c’est fou car je l’avais un peu oublié. Je te conseille de tenir un journal…

Ah, tu trouveras ci-joint me commentaires sur tes nouvelles… Elles sont bien noires dis, mais j’aime bien. Ces superbes descriptions de cauchemar, la saleté ambiante… j’espère que tu n’as pas pris ça chez moi (mais je t’avoue qu’en ce moment je laisse le ménage à plus tard et les araignées sont bien contentes…). J’ai même dû chercher bubuler et lyctus ! Très bien l’idée du champ de lin pour révéler le monstre !!!

Vive les contrastes… Et vive l’écriture et la correspondance à la main.

Et voilà Geisha la noire qui vient boire un reste de pluie sur la table…

Je t’embrasse.

isabel

PS : je te poste Noé sur la falaise, mon roman !

PS2 : Et un haïku of course !

Fenêtre grande ouverte
Le soleil de septembre dessine
L’ombre des barreaux